Que reste-t-il d’une histoire trop douloureuse pour être contée ? Peut-être un parfum, une couleur, mais surtout la volonté tenace de l’oublier pour pouvoir continuer à vivre. C’est dans cet interstice fragile qu’Abdessamad El Montassir installe son exposition Une pierre sous la langue au FRAC Franche-Comté. Il nous convie à un voyage à travers les étendues du désert, à la rencontre d’une absence : celle d’un passé sahraoui effacé par la violence de l’Histoire et préservé, encore, dans le creux du silence.

Abdessamad El Montassir, Sadra Kodia, 2025. Vue de l’exposition Abdessamad El Montassir, Une pierre sous la langue au FRAC Franche-Comté, 2025. ©Abdessamad El Montassir / ADAGP, Paris. Photo : Blaise Adilon

Ce que le désert dit encore

Le titre, tiré d’un poème sahraoui, devient une devise : mettre un caillou sous la langue pour oublier, le lancer vers le soleil pour se souvenir. Tout est là : l’ambivalence d’une rencontre entre oralité et réticence, d’une tension entre mémoire et droit à l’oubli. À l’origine de ce traumatisme, il y a une population nomade brisée, prise dès 1975 au cœur d’un conflit de souveraineté territoriale entre le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie et le Front Polisario qui cherchent à s’approprier le Sahara au sud du Maroc. Démunis de leur sol, de leurs traditions, les sahraouis se réfugient dans le silence, qui loin d’être le signe d’une résignation, est une posture de dignité, de résistance.

Abdessamad El Montassir, Trab’ssahl Shérif, 2023. Vue de l’exposition Abdessamad El Montassir, Une pierre sous la langue au FRAC Franche-Comté, 2025. ©Abdessamad El Montassir / ADAGP, Paris

Face à cette amnésie volontaire, l’artiste-chercheur emprunte un sentier rare : il écoute ce que la nature murmure. Le désert devient un témoin et les plantes des gardiennes de récits. Parmi elles, le daghmous, cactus né d’une métamorphose douloureuse, incarne une mémoire qui s’est hérissée pour survivre. Autrefois couvert de fleurs, il a dû se contracter, devenir épine. Cette histoire, que relate la poésie sahraouie, résonne dans toute l’exposition comme une parabole : certaines mémoires ne se transmettent qu’en changeant de forme.

À la faveur de collaborations sonores avec Matthieu Guillin, l’artiste fait parler les végétaux. Les pulsations internes des plantes, mêlées aux vers chantés en hassanya, bâtissent un paysage d’écoute où le vivant chuchote ce que les voix humaines refusent de nommer. Une géographie sensible se déploie alors : une cartographie orale, tissée de toponymes et de rythmes. Car dans cette culture, nommer un lieu, c’est l’habiter ; le décrire, c’est le préserver.

Abdessamad El Montassir, Galb’Echaouf, 2021. Vue de l’exposition Abdessamad El Montassir, Une pierre sous la langue au FRAC Franche-Comté, 2025. ©Abdessamad El Montassir / ADAGP, Paris. Photo : Clara Carmentran

La marche devient, chez El Montassir, une manière d’apprendre. Marcher, c’est s’accorder aux battements du désert ; c’est saisir les empreintes laissées par les plantes ; c’est comprendre que certains récits se déposent dans le sable comme de fines poussières, et qu’il faut avancer avec douceur pour ne pas les disperser. Cette marche, qui est une méthode autant qu’une expérience, confère à l’exposition son rythme profond : un pas après l’autre, un regard après l’autre, un silence après l’autre.

Les œuvres — cinématographiques, photographiques, sonores — ouvrent un espace où le temps semble suspendu, presque retenu. L’intimité des visages, l’immensité des paysages, la puissance des mythes, rendent tangible la souffrance, les luttes et les transformations politiques, culturelles et sociales. Une forme de gravité pourtant douce se dégage, un calme habité de celles et ceux qui ont survécu en se taisant. On marche alors dans l’exposition comme on marcherait dans un souvenir, avec précaution, avec respect, avec la politesse de ne pas vouloir déranger quelque chose de précieux.

Abdessamad El Montassir, Al Amakine, 2020. Vue de l’exposition Abdessamad El Montassir, Une pierre sous la langue au FRAC Franche-Comté, 2025. ©Abdessamad El Montassir / ADAGP, Paris. Photo : Blaise Adilon

Et peu à peu, les murs du FRAC paraissent trop étroits pour contenir cette respiration du désert. On en vient à souhaiter qu’ils s’effacent, qu’ils laissent entrer davantage encore de lumière, de chaleur, d’horizons, tant la marche de l’artiste appelle la nôtre. Car cette exposition, toute en délicatesse, est une invitation au recueillement.

Trois artistes à l’écoute du vivant

Dans cet espace où le silence devient corps, les œuvres d’Abdessamad El Montassir font écho à celles de Carolina Fonseca et d’Angelica Mesiti, présentées en parallèle. Tous trois, à leur manière, interrogent ce qui circule en dehors du langage, dans cette zone où les mots ne suffisent plus. Les sculptures-ocarinas de Carolina Fonseca, portées comme des masques et activées dans la respiration de deux corps, rappellent que la communication peut surgir d’un souffle, d’une vibration archaïque, d’un geste hérité des mondes anciens. Quant à Angelica Mesiti, elle réinterprète une partition du XVIIe siècle où prend corps la musique secrète des abeilles. Nichées au cœur d’une salle-cocon, d’un espace de repos, les voix humaines s’entrelacent au rythme de la danse animale, révélant une grammaire sensible, immersive et enveloppante. Ensemble, ces trois artistes composent un paysage d’écoute où la transmission ne passe plus par le discours, mais par les rythmes, les souffles, les présences. De ce terreau naît un dialogue intergénérationnel, où l’humain, le végétal et l’animal résonnent en harmonie.

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Infos pratiques

Exposition jusqu’au 1er mars 2026

Ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 18H

Tarifs : plein : 5€ ; réduit : 3€ ; gratuité tous les dimanches

Visite : Traversée des expositions : tous les dimanches à 15h, 1h30, gratuit, inscriptions le jour-même

Pour aller plus loin 

Bibliographie sélective proposée par Abdessamad El Montassir : 

Wajdi Mouawad, Incendies, Actes Sud, 2009

Wajdi Mouawad, Tous des oiseaux, 2018

Donna J. Haraway, Vivre avec le trouble, (trad. V. Garcia), Des mondes à faire, 2020

Anna Lowenhaupt Tsing, Friction : délires et faux-semblants de la globalité, Les empêcheurs de penser en rond, 2020 [2005]

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Texte : Clara Carmentran