Le saviez-vous ? À la fin de la Première Guerre mondiale, la commune de Neufchâteau, capitale de l’Ouest vosgien, a compté parmi ses habitant·es une star internationale qui allait laisser son empreinte sur l’imaginaire du XXe siècle : Walt Disney.

Quasiment tous les ans depuis 2018, le journal Vosges Matin ressort son marronnier préféré : “Walt Disney a vécu à Neufchâteau”. Les articles célèbrent avec zèle le génie du dessin animé mondialement connu qui aurait, jadis, béni de sa présence le sol de la ville, entre 1918 et 1919. À l’époque, Walter Elias Disney n’a que 17 ans. Il débarque comme ambulancier de la Croix-Rouge, au lendemain de la Grande Guerre. “Malheureusement, toutes les traces de son passage ont été détruites. Il reste le souvenir du prodigieux artiste au service de la patrie”, conclut l’un de ces articles sensation.

Walt Disney illustre les menus du jour, décore les ambulances, et propose aux soldats des caricatures à glisser dans leurs lettres, contre quelques pièces.

Le problème, c’est que des souvenirs de Disney, il en reste quand même pas mal. Et certains, loin d’être flatteurs, pourraient donner envie à la ville de retirer la rue au nom de l’Étatsunien. Pour le comprendre : un léger détour à travers le parcours contrasté de monsieur Mickey Mouse.

Le héros de la cantine

Walt Disney est né en 1901 à Chicago dans une famille de la classe moyenne. Il passe son enfance à dessiner pour amuser ses camarades et à livrer des journaux pour le compte d’un père autoritaire et abusif. Très tôt, la guerre hante son imaginaire. Il falsifie sa carte d’identité et ment à sa mère pour s’engager auprès de la Croix-Rouge, bien avant l’âge légal. Ses rêves de bravoure sont douchés par la grippe espagnole. Ce n’est finalement qu’après l’Armistice qu’il arrive en France, où de novembre 1918 à octobre 1919, il participe à la remise sur pied du pays vainqueur. Le jeune homme est muté à l’hôpital 102 de Neufchâteau où il est chargé principalement de… la cantine. Pas tout à fait la gloire espérée.

Blanche-Neige est le dessin animé préféré d’Hitler. 

Si Walter s’occupe des petits plats, il ne perd pas de temps et affûte son vrai talent  : le dessin. Il illustre les menus du jour, décore les ambulances, et — déjà businessman dans l’âme — propose aux soldats des caricatures à glisser dans leurs lettres, contre quelques pièces. De retour à Chicago, Walt n’a plus de doutes : il sera artiste. À Kansas City, où il découvre l’animation, les débuts sont chaotiques. Mais à partir des années 1930, la machine finit par décoller, grâce au personnage phare de Mickey Mouse.

Faits moins féériques

Producteur, réalisateur, scénariste, animateur et homme d’affaires : la suite, tout le monde la connaît. Si le nom de Walt Disney reste gravé dans la mémoire collective, c’est autant pour son empire financier colossal que pour les dessins animés qui ont bercé des générations entières : Blanche-Neige, Pinocchio, Bambi, Le Roi Lion, etc. En 1955, il inaugure même le premier parc Disney en Californie. Cette histoire-là, c’est la version courte, sans la misogynie, le conservatisme, le racisme et l’autoritarisme. Même si certain·es historien·nes attribuent volontiers ces traits à « l’esprit de l’époque », une controverse persistante qui teinte le portrait de W.D. reste sa complaisance supposée envers le régime nazi. 

Avec sa biographie, Walt Disney a abîmé l’imaginaire de ses œuvres qui ont pourtant marqué des générations.

Walt Disney accueille en 1938 Leni Riefenstahl, cinéaste officielle du Troisième Reich, alors qu’Hollywood lui avait largement tourné le dos. Selon une biographie de Leonard Mosley, son frère et collaborateur Roy Disney se serait rendu en Allemagne en 1937 pour promouvoir Blanche-Neige et les Sept Nains auprès de Joseph Goebbels, ministre de la Propagande et bras droit d’Hitler. Le dessin animé est d’ailleurs le préféré du Führer. Dans une première version des Trois Petits Cochons (1933), le loup reprenait les codes graphiques utilisés à l’époque pour caricaturer les Juifs. D’autres productions des studios Disney seront également accusées de promouvoir les stéréotypes raciaux réducteurs. En 1946, Disney est vivement critiqué pour Mélodie du Sud, un film jugé beaucoup trop nostalgique de l’esclavage. On est bien avant le virage « progressiste » de la firme aux grandes oreilles…

Une controverse persistante qui teinte le portrait de W.D. reste sa complaisance supposée envers le régime nazi. 

En bon patron, W.D. était aussi réputé pour exploiter ses employé·es : salaires insuffisants, horaires extensibles, licenciements abusifs et promesses non-tenues. Une grève de 5 semaines éclate en 1941 pour réclamer de meilleures conditions et une représentation syndicale. Mais Walt voit dans les syndicats une dangereuse manœuvre d’extrême gauche.  Anticommuniste convaincu en pleine Red Scare, le producteur participe activement à la chasse aux communistes et dénonce de nombreux collègues animateurs. L’ancien résident de Neufchâteau a connu un destin unique, que presque rien ne laissait présager quand il faisait la soupe à l’hôpital 102. Mais avec sa biographie, Walt Disney a abîmé l’imaginaire de ses œuvres qui ont pourtant marqué des générations.

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Un trou de souris — article tiré de Première Pluie magazine n°17, à découvir ici.

Texte : Carol Burel

Illustration (dans le magazine) : Louka Butzbach

Graphisme (dans le magazine) : Valentine Poulet