Yukunkun Productions produit des courts métrages depuis une quinzaine d’année et depuis plus récemment des longs métrages. La société propose un panel très divers de récits et de points de vues portant sur des thématiques sociales et inclusives. Nelson Ghrénassia, co-fondateur et producteur, participe à la mise en avant de talents émergents au regard unique et authentique.

Bonjour Nelson Ghrénassia. On est là pour parler de ton rôle de producteur. Qu’est-ce qui te donne l’envie de produire un film ? Qu’est-ce qui te pousse à croire en un projet ?

En ce qui me concerne c’est un mélange entre le sujet, les thématiques, le traitement, et peut-être à part égale la personne qui le porte. Je me suis souvent retrouvé dans des situations où tu peux avoir dans tes mains un projet que tu trouves intéressant, porteur de plein de choses, mais où tu te dis : « je sens que ce qu’on va pouvoir se raconter avec le réalisateur ou la réalisatrice ou avec la personne qui le porte est trop limité ». Soit parce que c’est humain et c’est juste une manière d’appréhender les choses ensemble, soit parce que la personne en face n’attend pas tout à fait ce que moi j’imagine être mon travail de producteur.

T’as déjà eu des projets qui sur le papier t’intéressaient énormément et qu’au final, le côté humain de la personne qui le portait t’a pas plu et ça s’est annulé ?

On fait des métiers où la question de la vibration est importante. C’est-à-dire que, pour moi, passer des années à travailler avec quelqu’un — la métaphore du couple est un peu galvaudée et je pense que c’est pas tout à fait la bonne —, il y a quelque chose de l’amitié qui se cale dans les interstices. On ne devient pas forcément intime avec les personnes avec qui l’on travaille, mais il y a quelque chose qui s’en rapproche. Et donc par moments, on lit des projets, on rencontre la personne, on se dit : « la vibration entre nous deux, elle ne permettra pas un échange simple, fluide, tranquille pour que les idées jaillissent et qu’on les prenne avec simplicité ». Parce que l’échange entre un producteur et un scénariste, un réalisateur, c’est un échange à bâtons rompus souvent. On a besoin de se faire confiance sans jugement.

Qu’est-ce qui te donne confiance en quelqu’un ?

J’ai bâti ma pratique et mon travail sur ce qu’on appelle le passage du court au long. Le passage du court au long, c’est rencontrer un talent, sur un court métrage, le faire ensemble et se dire que l’expérience a été suffisamment fructueuse pour passer au long métrage ensemble. Par bonne expérience, j’entends un bon film, une entente, une confiance. Parce que des fois, on peut faire un très bon film ensemble et finalement, l’expérience humaine, l’expérience de collaboration entre nous n’aura pas été suffisamment concluante pour qu’on se dise : « Bon, on est prêts ensemble à se lancer dans cinq ans de notre vie a minima ».

Les phases de production, en général, elles durent environ cinq ans, tu me dis. C’est quand même sur un long terme que tu dois côtoyer les personnes, que tu dois travailler avec elles. 

Même sur le court métrage, c’est long. C’est pour ça que j’en fais moins désormais, mais il y a quelque chose d’hyper formateur pour tout le monde dans le court métrage. Ça va du producteur au réalisateur, aux acteur.ices et aux technicien.ne.s. On est dans un système formidable où l’on a la possibilité de trouver des financements pour faire les films et qu’ils soient pas uniquement faits sur les fonds propres d’une personne. Dans ce système très bénéfique et très positif qui fait émerger des talents, le corollaire, souvent plus négatif, c’est l’attente et le temps qu’on y met. Parce que faire un film en France, c’est convaincre des gens qui lisent au sein d’institutions,  le CNC, les régions, les télévisions. Convaincre, c’est un long processus. Ces gens-là, ils sont très sollicités. Y’a le projet, son identité, sa dimension consensuelle ou non. Il y a l’adéquation avec le réalisateur ou la réalisatrice qu’il porte. Puis y’a l’écoute qu’on va avoir quand tout d’un coup, ton film, ton scénario, tu l’envoies. Puis 3 mois plus tard, on te dit : « Ah oui, c’est intéressant ». Et puis tu passes un oral et puis à la suite de l’oral, on dit : « Ben non, en fait, il faut réécrire ». Réécrire, repasser dans six mois, potentiellement un an. Tout ça, ça peut être des process longs sur un court, qu’il faut prendre en compte. Le premier long que j’ai fait on a eu un processus d’écriture et de financement hyper rapide, qui arrive rarement, où les planètes se sont alignées très vite, c’est-à-dire à peu près 6, 8 mois (pour la partie financement). En ce moment, je suis sur des projets où on est sur des temps d’écriture beaucoup plus longs parce que l’auteur a pas forcément le temps d’avancer suffisamment vite, parce qu’on avance très vite tout d’un coup et puis y a des gros coups d’arrêt. C’est des longs processus dans lesquels il faut être main dans la main. 

« Il y a quelque chose d’hyper formateur pour tout le monde dans le court métrage. »

Dans ta manière de travailler tu penses que t’as quelque chose chez Yukunkun qui est spécifique à votre société de production ? 

Je crois que les sociétés de production sont très incarnées par les gens qui sont derrière et qui font les films. Je suis un spectateur de cinéma hyper éclectique et j’adore plein de choses très différentes. Je ne m’interdis rien en tant que spectateur. Et je me suis toujours refusé de m’interdire des choses en tant que producteur aussi. Donc j’ai fait des films très différents et à l’heure actuelle, je travaille sur des films très variés: une fiction historique, un film beaucoup plus militant, des comédies plus mainstream…. Je suis très curieux de plein d’univers et donc je suis content de me dire que les films que je fais reflètent cette curiosité. Si je commençais à faire un même genre de film tout le temps, je m’ennuierais quand même très vite.

« Je me suis toujours refusé de m’interdire des choses en tant que producteur. »

Tu préfères pas te mettre dans un carcan et vraiment trouver « une ligne éditoriale » à ta société ? 

Non. J’ai toujours été relativement mal à l’aise avec les lignes éditoriales, mais c’est très personnel parce que la seule ligne éditoriale que j’ai, c’est la rencontre et l’ouverture qu’un sujet et qu’un film à l’état d’un traitement, d’une idée va m’offrir. Je trouve que ce qui est beau aussi en tant que producteur, c’est se dire : « on me propose l’expérience d’un personnage qui est extrêmement loin de moi. Et qu’est-ce que ça veut dire rentrer dans la tête d’une personne en particulier ? » . Et c’est ça qui est génial parce qu’on sort d’un film en ayant appris un peu de l’expérience des personnes qui sont montrées et qui sont écrites par le scénariste et les réals, en espérant que cette expérience les spectateur.ices la vivent aussi.

C’est une des parties que tu aimes le plus, pouvoir rentrer dans chaque univers qu’on te propose ? En plus, c’est assez éclectique, donc tu restes pas forcément dans une seule ligne. Tu testes beaucoup d’univers différents.

Oui c’est extraordinaire. J’ai rencontré un réalisateur avec qui j’ai fait beaucoup de films Florent Gouëlou. Quand je l’ai rencontré pour un film autour de la question du drag et par extension, du travestissement, des normes et des genres, en 2019, je n’y connaissais pas grand chose. Je ne connaissais quasiment rien à la scène drag contemporaine, à ce que ça convoquait et ce que ça représentait.  Donc j’ai appris et je continue d’énormément apprendre sur ce sujet au contact des personnes concernées, au contact de l’histoire qu’on a racontée, au contact du public qu’on est allé voir autour de ces thématiques-là. Ce métier permet d’apprendre plein de choses. 

« Ce métier permet d’apprendre plein de choses. »

Il y a des univers, justement, que tu n’as pas encore découverts et que tu te mets un peu dans l’objectif de découvrir grâce à la production ?

Là je travaille sur un film qu’on lance en financement et dont je connais très bien la réalisatrice avec qui j’ai travaillé des années (un peu dans une autre vie), mais pour le coup, elle parle de son territoire au cœur duquel elle a vécu quelques année en Côte-d’Or, Bourgogne-Franche-Comté. Ce genre de ville entre cinq et quinze mille habitants, de centre-ville désertifié, tu connais ?

J’ai grandi là-dedans, oui.

Dans quelle ville, précisément ?

Pont-à-Mousson.

Ah bah oui, bien sûr. Je connais!. L’expérience du court métrage est assez géniale parce qu’en ayant fait dix ans de courts et de festivals, j’ai vraiment gagné en géographie. Surtout quand tu fais des festivals de courts et j’adore ça. Tu vas montrer ton film dans plein d’endroits différents. J’ai montré des films à Ouroux-en-Morvan, à Montluçon, à Nevers. Enfin beaucoup de villes, justement, qui ne sont pas des centres urbains ou des villes extrêmement touristiques, mais qui sont des villes où il y a un cœur culturel, un cinéma, un théâtre. Il y a des gens qui font vivre ces lieux et c’est génial. 

Tu préfères parler de ce genre de petits lieux un peu méconnus que, par exemple, Paris, Marseille ou d’autres grandes villes ?

Comme dit, je ne m’interdis rien. Donc objectivement, c’est vrai que là, j’ai pas mal de films comme ça, mais j’ai fait des films aussi très urbains. Ça dépend vraiment des histoires. Il y a des histoires qui ne peuvent pas se raconter dans ces villes-là et l’inverse aussi est vrai. 

T’es plus passé aux longs métrages qu’aux courts métrages ou tu continues quand même à faire un petit peu des deux ?

Heureusement, je ne suis pas seul au bureau. On continue effectivement à faire des allers-retours dans le court parce que je laisse la porte ouverte pour les réalisateurs avec qui j’ai fait des longs, de revenir au court s’ils en ont envie. Ils ne veulent pas tous le faire, mais certains oui. Stéphane Marchal qui travaille avec moi, tourne trois courts cette année. Un en Norvège, un en Bretagne avec une réalisatrice ukrainienne et un deuxieme en Bretagne encore avec un réalisateur français. C’est des films qui sont entrés en développement il y a deux ans environ. On développe moins parce qu’on sait qu’on a moins le temps. Il faut se battre pour produire un court. Il faut pas en prendre un comme ça et se dire : « Bon bah, je vais envoyer et voir ce que ca donne » J’ai jamais conçu mon métier comme ça. Tu t’engages. Et s’engager, ça veut aussi parfois dire aller au bout d’un film et le tourner même quand on a très peu d’argent. Donc pour ça, il faut y croire très fort et mettre beaucoup de soi. Et pour mettre beaucoup de soi, il faut avoir du temps. Aujourd’hui on a à peu près dix longs en financement ou en développement. Et c’est beaucoup d’énergie !

S’engager, ça veut aussi parfois dire aller au bout d’un film et le tourner même quand on a très peu d’argent.

Tu peux nous en dire un peu plus sur tes projets futurs ?

J’ai présenté hier un court métrage tout récent qu’on a montré à Clermont et qui a obtenu deux prix, Veuillez patienter de Solal Bouloudnine. Il sera sur Canal en juin et il commence à tourner en festivals et c’est un super court. Cet automne, on tourne un long métrage. Une fiction historique au XVIᵉ siècle qui s’appelle À la faveur du roi et qui parle d’un roi assez méconnu, Henri III. Un roi dont on nous a assez peu parlé dans nos cours d’histoire, Et à juste titre, parce que ce roi, pour faire un petit contresens contemporain est un roi qu’on qualifierait aujourd’hui de queer. Il gouvernait avec des hommes qu’on appelait les mignons. Donc une fiction historique assez radicale dans son propos et dans la manière dont il va être construit. J’espère aussi tourner deux autres longs l’année prochaine. Le premier en région Grand Est, autour de Nancy. Et l’autre film, dont j’ai déjà parlé, qui vraisemblablement se tournera en Bourgogne-Franche-Comté. 

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Vous pouvez retrouver Yukunkun Productions sur leur site internet et sur Instagram.

Interview : Alexandre Barreiro

Photo : Through My Wild Eye (@throughmywildeye)

Interview réalisée au cinéma Artplexe Canebière à l’occasion du festival international Music & Cinéma Marseille à Marseille (13), le 1er avril 2026.