< Tous les articles Magazine Mode La vyshyvanka, symbole de la résistance ukrainienne Par Constance Derouin 29 septembre 2026 Le vêtement est politique. En Ukraine, la jeune génération s’est réappropriée la vyshyvanka, une chemise traditionnelle, pour réaffirmer l’identité ukrainienne alors que la Russie occupe toujours une partie du pays, et que la guerre continue. Dimanche 12 avril, Kyiv, Ukraine. Il est 10 heures 30, je sors du train après 19 heures de voyage. En raison d’une alerte aérienne, le trajet a duré plus longtemps : la société ferroviaire ukrainienne exige désormais que les passagers évacuent les trains lorsqu’une sirène retentit dans la région traversée. Un taxi pour traverser Kyiv, une douche chez mon amie Olha. J’enfile ma vyshyvanka un peu froissée pendant le voyage, et nous partons pour le déjeuner familial de Pâques. J’avais acheté cette blouse traditionnelle lors de mon premier voyage en Ukraine. Un modèle moderne et ample en lin noir, brodé de grappes de raisin, oiseaux, vagues et chèvres. Selon Olha, acquérir une vyshyvanka était un passage obligatoire pour toute personne passant par l’Ukraine. “Juste après l’invasion russe, j’ai ressenti le besoin de posséder une vyshyvanka pour exprimer qui j’étais, et d’où je venais.” Olya Filonchuk, directrice artistique d’Etnodim Pourtant, jusqu’à l’invasion russe, ces chemises étaient surtout reléguées aux fêtes traditionnelles ukrainiennes. Les aînés des campagnes les revêtaient pour Noël ou la fête de l’indépendance nationale. Mais depuis le 24 février 2022, les Ukrainien·nes ont ressorti ce vêtement des greniers : porter une vyshyvanka est aujourd’hui devenu un geste de résistance culturelle. “Juste après l’invasion russe, j’ai ressenti le besoin de posséder une vyshyvanka pour exprimer qui j’étais, et d’où je venais”, glisse Olya Filonchuk, actuelle directrice artistique d’Etnodim, la marque qui a conçu ma vyshyvanka. Conscients de la résonance symbolique de cette blouse, les designer·euses ukrainiens se sont emparés de cet habit traditionnel. Lorsqu’on pénètre dans les ateliers d’Etnodim sur les bords du Dnipro à Kyiv, le brouhaha des machines à broder est la première chose que l’on remarque. Les aiguilles parcourent les pans de lin, et les bobines de fils colorés se dévident dans une chorégraphie rythmée. “La broderie existe dans de nombreuses cultures. Mais en Ukraine, elle nous permet de signifier que nous avons notre propre histoire, nos propres traditions.” Réfutant ainsi la rhétorique poutinienne qui nie l’existence d’une culture ukrainienne. Dans un essai publié en 2021, le président russe déclarait que les Russes et Ukrainiens formaient un seul peuple. Taisant alors la spécificité linguistique et l’héritage culturel qui ont façonné l’Ukraine. Dans les régions occupées par la Russie depuis 2014 (la Crimée et une partie du Donbass), s’il n’existe aucun texte l’interdisant officiellement, porter une vyshyvanka peut être perçu comme un acte de résistance. En 2023, une femme a d’ailleurs été condamnée pour avoir posté une vidéo où elle apparaît habillée d’une vyshyvanka, et arborant des ongles vernis aux couleurs du drapeau ukrainien. Porter une vyshyvanka est un acte politique, une déclaration d’existence. Les grappes de raisin, les oiseaux, les vagues et les chèvres. Ces symboles, brodés sur ma vyshyvanka, ne sont pas seulement ornementaux. Chaque dessin est lié à des artistes ukrainien·nes de la Renaissance fusillée. Il faut rembobiner un siècle pour comprendre la portée de ma blouse. À partir des années 1920, la capitale de la république ukrainienne au sein de l’URSS se situe à Kharkiv, une métropole de l’est du pays. De nombreux artistes y déménagent et s’installent dans un immeuble baptisé Slovo (Слово), qui signifie « mot », en ukrainien. Ils souhaitent développer ensemble un écosystème culturel ukrainien. Cette ambition nationaliste surgit après l’effondrement de l’Empire russe : pendant deux siècles, la langue ukrainienne fut, lorsqu’elle n’était pas interdite, marginalisée par les autorités impériales russes dans le cadre d’une politique de russification. Un phénomène qui fait écho aux restrictions visant aujourd’hui l’ukrainien dans les territoires occupés par la Russie. “Si les traditions ne sont pas dynamiques, elles mourront. Alors, nous voulons les sauvegarder en les modernisant.” Olya Filonchuk, directrice artistique d’Etnodim Sorte de pèlerinage, j’ai pris le train pour Kharkiv. La deuxième ville du pays se situe aujourd’hui à 30 kilomètres du front, près de la Russie. Beaucoup de bâtiments, lorsqu’ils sont encore debouts, portent les stigmates des bombardements russes quotidiens. L’immeuble Slovo n’y échappe pas. Aux étages inférieurs, des fenêtres soufflées par des explosions ont été remplacées par des plaques de bois contreplaqué. La lumière d’avril est douce, un enfant traîne un camion en plastique dans le square jouxtant l’immeuble. À partir des années 30, les services secrets ont organisé un réseau de surveillance autour de l’immeuble Slovo. Ces artistes nationalistes étaient considéré·es comme une menace à l’idéologie révolutionnaire soviétique. Les résident·es de 40 appartements sur les 70 de l’immeuble ont été arrêtés. Les grappes de raisin, pour l’écrivain Valerian Polishchuk, fondateur de la revue « Grappes » et exécuté en 1937. Les oiseaux, pour les voitures de la police soviétique qui traquaient les dissident·es. Les vagues, pour la traduction littérale du nom de famille du poète Mykola Khvyliovy, qui se suicida dans l’immeuble Slovo au retour de sa détention par les autorités soviétiques, en 1933. Les chèvres, pour un dessin du peintre Anatolyi Petrytskyi, qui survécut à la terreur stalinienne au prix d’une récupération par le régime. Aujourd’hui, leurs noms figurent sur la façade de l’immeuble. Avec l’anéantissement de ces artistes, un trou béant s’est formé dans l’histoire culturelle ukrainienne de la première moitié du XXe siècle. Broder ces symboles sur une chemise, c’est rappeler cet héritage amputé par le pouvoir soviétique. En ce sens, le travail d’Etnodim a une portée ethnographique. Aujourd’hui, Olya Filonchuk travaille d’ailleurs avec des musées lorsqu’elle dessine une nouvelle vyshyvanka. La marque interprète l’héritage culturel dans ses blouses : “si les traditions ne sont pas dynamiques, elles mourront. Alors, nous voulons les sauvegarder en les modernisant.” Alors que la Russie grignote l’Ukraine, mètre par mètre, depuis plus de 4 ans, je porte aujourd’hui cette vyshyvanka, pour Pâques, un verre de horilka à la main. Si ces preuves de l’existence culturelle ukrainienne subsistent, alors peut-être cette nation pourra-t-elle s’émanciper du joug russe. __ Vyshyvanka, Slava Ukraini — article tiré de Première Pluie magazine n°19, à découvrir ici. Texte et photographies : Constance Derouin Graphisme (dans le magazine) : Mathilde Petit À lire aussi Magazine Mode La vyshyvanka, symbole de la résistance ukrainienne 29 Sep 2026 Le vêtement est politique. En Ukraine, la jeune génération s’est réappropriée la vyshyvanka, une chemise traditionnelle, pour réaffirmer l’identité ukrainienne alors que la Russie occupe toujours une partie du pays, et que la guerre continue. Dimanche 12 avril, Kyiv, Ukraine. Il est 10 heures 30, je sors du train après 19 heures de voyage. En faits-divers Mode Des pieds et des meurtres — L’affaire Mamone 19 Sep 2026 Vous aimez les baskets ? À quel point ? Un homme est mort à Thionville (57) en 2013 à cause de son goût pour les Nike TN. 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