< Tous les articles alpinisme Interviews Benjamin Védrines : « Aujourd’hui je ne veux pas seulement grimper, je veux aussi vieillir » / Interview Par Camille Police 23 janvier 2026 Sur la planète, Benjamin Védrines compte parmi les plus grands et les plus rêveurs des alpinistes. Il détient le record sur le deuxième sommet du monde, le K2 (8 611 m) au Pakistan, gravi sans oxygène en 10 h 59 min 59 s, et, avec Nicolas Jean, il a réalisé la première ascension du Jannu Est (7 468 m) par la face nord, en style alpin (sans assistance, rapide et léger). Dans cet entretien, il revient sur son rapport au risque, son humilité face à la nature et sur ce que ces exploits racontent au-delà de la performance. La première image de K2 : Chasing Shadows, ce sont tes traces dans la neige vierge, comme si tu dessinais avec tes pieds sur une page blanche. Tu abordes la montagne presque artistiquement. Tu peux me parler de ce regard élégant que tu portes sur l’alpinisme ? Cette séquence avec les traces, comme sur une page blanche, est une métaphore de l’idée de signer ses réalisations avec son propre pinceau, façonner sa vie. C’est peut-être prétentieux de dire que je suis un artiste, mais c’est dans le sens où j’imagine mes propres projets. Et la montagne, c’est le support sur lequel je dessine mes rêves. Comme un artiste qui rêve de peindre une montagne, il va le faire, avec liberté. Là-haut, il y a cette liberté pure, c’est ce qui m’est le plus cher. Ton niveau d’acceptation du risque est élevé, et j’imagine que ça va crescendo. Est-ce que tu aimes cette sensation ? Ou au contraire, tu essayes de la canaliser, de lutter contre ? D’un côté, c’est fascinant. Cette sensation est un cheminement psychologique hyper intéressant, ça me fait découvrir sans cesse des parties de moi que j’ignorais, plutôt que de rester dans une routine sportive. Par exemple, quand je pars sur le K2 je ne sais même pas si c’est possible d’y arriver, et si j’y arrive, j’ai très peu d’espoir de mettre 12 heures mais plutôt 15 ou 16. Finalement, je me rends compte que je suis capable de faire bien mieux, (10 h 59 min 59 s), ça va à l’encontre de mes croyances, qui me limitaient. ©BENJAMIN VÉDRINES Ta plus grande peur, ce serait de te “faire à l’extrême”. Où est-ce que tu en es par rapport à ça ? J’ai déjà une accoutumance à l’extrême, et ça me fait peur, c’est vrai. Mais j’essaie d’avoir une forme de froideur ultra consciente, face au risque, à la mort, cette froideur m’aide à rester éveillé dans ma passion. Je m’impose une vigilance, ce n’est pas naturel, mais je la travaille. Avec le temps, on a tendance à se blesser, à voir beaucoup de copains disparaître, donc on a cette volonté de survivre, comme quand on est en montagne. Aujourd’hui je ne veux pas seulement grimper, je veux aussi vieillir. Je vois la vie comme une ascension, que je prépare comme celles en montagne, en restant vigilant tout le temps. Quand je cours dans Paris, je fais gaffe. C’est tout bête, mais j’essaie d’être de plus en plus éveillé. “La montagne, c’est mon refuge” Après l’ascension du K2, vous avez, avec Seb Montaz le cadreur, secouru deux alpinistes en retournant chercher vos affaires au camp 2, après l’ascension, ce qui est exceptionnel. Toi qui dit avoir ressenti une forme de dégoût en redescendant, est-ce que ce geste t’a paru être le plus sensé de l’expédition ? Il y a l’instinct chez l’homme, qui nous pousse à aller vers des gens qui sont en situation d’urgence. Alors que le K2, c’est quelque chose de tellement autocentré. Je suis seul autour de ce projet. C’est sûr que le sens dû à la solidarité, il est plus fort. Par contre, le K2 a été essentiel pour passer une étape dans ma vie. Le secours, je ne sais pas si ça aurait été une étape aussi importante sur le très long terme. Sur le court terme, oui. C’est ça qui m’a animé à partir du camp 2 épuisé, à retrouver des forces quand j’en avais plus. Et c’est fou de voir ce dont le corps est capable… parce que je me dis pourquoi on ne peut pas utiliser ces capacités-là, quand on en a besoin dans d’autres situations. “Je ne sous-estime pas la nature, et je ne me suis jamais senti totalement en mesure de pouvoir faire les ascensions que je prévoyais” Tu as réalisé un autre exploit avec Nicolas Jean sur le Jannu Est, quelles émotions cette fois au sommet ? Des émotions positives ! J’étais très ému d’avoir réussi. Et puis on était deux. J’ai rarement des émotions comme j’ai pu en avoir au Jannu. C’était marquant. C’était un moment de recueillement autour de tout ce qu’on avait pu investir, de toutes ces énergies qu’on avait déployées, et te dire “putain, c’était beau et on y est parvenu”. Comment tu définirais ton rapport à la nature ? Qui semble s’éloigner de toute idée de domination, de domptage. Est-ce que t’es d’accord avec moi ? Oui et comme je suis quelqu’un qui, de base, a un manque de confiance en lui, j’ai toujours eu une grande humilité au pied des montagnes. Je ne sous-estime pas la nature, et je ne me suis jamais senti totalement en mesure de pouvoir faire les ascensions que je prévoyais, et je me suis toujours préparé plus que ce qu’il fallait. J’ai un respect immense pour ces dimensions incroyables qu’on peut trouver dans les Alpes ou en Himalaya. La montagne, c’est mon refuge, ça symbolise le calme, la solitude, l’émerveillement. J’ai cette sensibilité aux reliefs, il y a une magie là- haut. ©THIBAUT MAROT “J’ai honte d’être alpiniste », ça, tu le dis en découvrant les déchets d’un des camps de base du K2. Vous, vous n’avez rien laissé. Penses-tu qu’il y a une prise de conscience sur ce sujet, ou au contraire, que c’est un malaise plus profond ? Je pense qu’en Himalaya, il y a une sorte de tsunami de touristes, donc il y a des gros dysfonctionnements et abus. Les agences, qui se retrouvent avec énormément de moyens financiers, avec une marge énorme, veulent marger encore plus. Redescendre une tente, c’est des moyens humains à mettre en place, etc. Ils préfèrent en racheter une. Je pense que ça va changer au fur et à mesure. C’est comme dans toute nouvelle activité, où il y a beaucoup de gens qui pratiquent. Le trail, il y a eu des gros abus, notamment pendant les compétitions, les gens jetaient sur les sentiers etc, maintenant, tout le monde essaie d’être irréprochable. Dans le Khumbu, — région de l’Himalaya au Népal, ou se trouve le camp de base de l’Everest — il y a des associations qui se créent pour nettoyer. On a peut-être les drones qui vont pouvoir un jour nous aider. Sur l’Everest, ils les utilisent pour amener les bouteilles d’oxygène, donc pourquoi pas l’utiliser pour redescendre des tentes ? Juste en discutant, tu vois, je pense aux drones, c’est peut-être quelque chose d’assez révolutionnaire qui pourrait arriver. Toujours est-il, c’est bien de le montrer, pour que les gens en aient conscience. Dans la salle, c’était une des séquences qui a fait le plus réagir. Oui, et montrer ça peut changer les esprits ! Peut-être que les clients qui vont aller vers ces sommets-là vont demander à leur chef d’agence… “Est-ce qu’on va ramener nos tentes ? Parce qu’on ne veut pas être dans le film d’untel ou untel”. “Les alpinistes de haut niveau ne sont pas les machines que les gens imaginent” Tu as été interviewé par beaucoup de médias (presse écrite, podcasts, etc.). Qu’est-ce que tu souhaites transmettre au-delà de la performance, sachant que ce type d’ascension n’est pas facilement accessible, ni techniquement, ni financièrement ? C’est important de montrer que les alpinistes de haut niveau ne sont pas les machines que les gens imaginent. Il faut présenter l’aspect humain, auquel tout le monde peut s’identifier. Créer un lien avec ceux qui peuvent vivre, sentir, les mêmes émotions dans leur domaine respectifs. Mon livre est dans cette lignée. “Solitude”, c’est sortir de cette catégorisation/généralisation qu’on a tendance à faire, et tendre la main aussi à ceux qui ont eu, ou on toujours, les mêmes faiblesses. Ça peut se transformer en ressource, pas forcément en montagne : artistiquement, sportivement, professionnellement. C’est une volonté d’être écouté, d’avoir de l’empathie aussi, et puis de faire en sorte que les gens en aient en général. “Ma liberté, c’est justement de ne pas savoir ce que je vais faire demain.” Tu parles de « deux faces” en toi : celle de l’alpiniste qui vise “l’exploit fou”, et celle de celui qui recherche la simplicité et la légèreté. Comment cette recherche de simplicité se manifeste au quotidien ? Ma liberté, c’est justement de ne pas savoir ce que je vais faire demain. C’est un grand privilège de nos jours je trouve. Je m’adapte en fonction de la météo, je m’adapte en fonction des conditions de la montagne, de mes envies. Souvent, je regarde par la fenêtre et puis je vois une montagne : “Ça m’inspire ou pas ? Tiens, celle-ci ? Celle-là ? Ouais, allez, tiens, on y va”. L’inconnu des décisions, c’est une forme de calme pour moi. ©THIBAUT MAROT Tu as écrit deux livres, j’imagine que la littérature joue un rôle dans ta vie. Tu lis des textes liés à la montagne, ou tout autre chose qui te permet de t’évader? Je ne vais pas te cacher que je ne suis pas du tout un lecteur ! J’aime bien lire, mais je ne le fais pas, par contre j’aime écrire ! Pour moi, un livre, c’est avant tout raconter ce qu’on ne peut pas raconter dans un film.Dans un film d’une heure, comme “K2 : Chasing Shadows”, c’est dur de raconter une expédition de deux mois.Mais j’aurais bien aimé en faire un livre parce qu’il y a tellement de choses à dire. Intimement, à qui tu préfères les raconter, tes histoires de montagne ? C’est une bonne question ! Les gens avec qui je vis, avant c’était ma copine. Je les raconte à mes parents aussi. C’est marrant mais je me rends compte que je garde beaucoup ces récits pour moi. Si on parle de montagne pure, évidemment que ceux à qui je préfère en parler, c’est mes copains de montagne, Léo Billon et Nicolas Jean. Sinon, en règle générale, je ne parle pas de “ma montagne”. J’aime bien parler de ce qu’ils ont fait eux, parce que je parle beaucoup de moi. Particulièrement en ce moment. Particulièrement en ce moment… Donc ça me fait plaisir d’entendre autre chose, un autre monde, d’autres montagnes, d’autres histoires que la mienne. ©BENJAMIN VÉDRINES __ En complément de cette interview, vous pouvez lire notre article sur Benjamin Védrines, disponible ici. Texte : Camille Police Photo de Une : Benjamin Védrines, pendant l’ascension du K2 À lire aussi alpinisme Interviews Benjamin Védrines : « Aujourd’hui je ne veux pas seulement grimper, je veux aussi vieillir » / Interview 23 Jan 2026 Sur la planète, Benjamin Védrines compte parmi les plus grands et les plus rêveurs des alpinistes. Il détient le record sur le deuxième sommet du monde, le K2 (8 611 m) au Pakistan, gravi sans oxygène en 10 h 59 min 59 s, et, avec Nicolas Jean, il a réalisé la première ascension du Jannu Écologie Interviews Vincent Munier : « Je suis en première ligne pour constater ce qu’on fait subir à la nature » / Interview 15 Jan 2026 Vincent Munier est l’un des plus grands photographes animaliers au monde. Le vosgien a voyagé dans des zones extrêmes, au contact d’animaux mythiques. 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