C’est l’histoire d’un jeune danseur alsacien, devenu l’un des créateurs de mode les plus en vue de la capitale. 32 ans, à la tête de sa propre Maison depuis quelques années, une robe dans Emily in Paris, ses créations sont sur Beyoncé, Theodora, Madonna et ses défilés s’enchaînent un peu partout. Chaud, chaud, Weinsanto.

Comment tu nommes ta pratique ? 

Je suis styliste, créateur, designer. Je trouve qu’il n’y a pas vraiment de nom. Chacun a sa méthode, son process créatif et sa manière de travailler. Je trouve que c’est intéressant. Moi, je suis presque plus couturier que styliste. Je ne sais pas sortir 500 déclinaisons d’une même pièce en moins d’une journée.

“Je suis un Alsacien bien plus chauvin depuis que j’habite à Paris.”

Est-ce que tes origines alsaciennes influencent ta façon de créer ?

Naturellement, chacun a son background, sa culture, son éducation. Et puis, forcément, il y a les inspirations de l’enfance. On est très chauvins en Alsace, et dans l’Est en général. Ça m’a certainement donné envie d’être fier de là d’où je viens. D’ailleurs, je suis un Alsacien bien plus chauvin depuis que j’habite à Paris. Ce que j’aime, c’est faire découvrir cette région si particulière à des gens. Strasbourg, c’est une ville mi-germanique, mi-française, son histoire est folle, son architecture est folle. Dans la région, tout est beau et on a vraiment nos spécialités. C’est comme un Corse, quoi. Il est Corse. Loïc Prigent, il est très fier d’être Breton et j’aime bien ce côté-là. Je ne sais pas si ça influe sur notre travail, mais ça a forcément un impact dans notre process créatif et dans notre personnalité. 

“Sur mes illustrations, je fais toujours des petites tailles avec des grosses fesses.” 

Justement, qu’est-ce qui nourrit ta création et ta narration ? 

Pour la dernière Fashion Week (FW26, ndlr), c’était l’opéra et la fête. J’aime le contraste entre les deux. Le fait qu’on puisse aller à l’opéra puis filer au Berghain. Ou ailleurs. Je me suis intéressé aux courtisanes. L’histoire française me passionne. Je voulais mettre à l’honneur des femmes qui ont du pouvoir non par leur nom, mais par leur beauté, leur distinction, leur façon de se comporter, leur intelligence. 

Toujours avec ton utilisation signature du corset. Tu soulignes la puissance en la contraignant ?

Oui ! Et puis j’adore les shapes. Sur mes illustrations, je fais toujours des petites tailles avec des grosses fesses. 

Intelligente et chargée en bas, comme on dit maintenant.

Ah mais c’est totalement ça en fait !

Tu as passé deux années à travailler avec Jean-Paul Gaultier, qu’est-ce que ça t’a apporté, de travailler au service d’une autre vision ?

Je rêvais de travailler pour lui. À la base, mon rêve absolu, ce n’était pas de créer ma marque, mais de travailler pour Jean-Paul Gaultier. Mais bon, c’est bien, j’ai enchaîné les deux. Je l’admire énormément, j’ai beaucoup appris à travers sa vision. J’aime le grand enfant qu’il est et le fait qu’il soit aussi engagé. Il est très inspirant.

“Aux étudiants que je rencontre maintenant, je dis toujours : Work hard, party hard.”

Tu noues d’autres compagnonnages artistiques dans la durée, comme avec Pierre et Gilles ou Louboutin. L’amitié dans la création, c’est aussi une façon de se renouveler ?

Je suis comme ça. Je suis quelqu’un de collectif. Bien sûr, j’ai un ego sinon je ne ferais pas ce métier. Mais j’aime apprendre des autres, j’aime la transmission aussi. Pierre et Gilles, ce sont mes artistes préférés et maintenant ce sont des amis. Le fait que Jean-Paul Gaultier me fasse confiance, c’était fou.

Surtout dans ce milieu, où la légitimité est questionnée en permanence.

Carrément. Surtout que je ne venais pas de la chambre syndicale ou de l’IFM, où tu rencontres tout le monde et où à la fin de l’année tu as des entretiens avec Chanel. J’étais à l’Atelier Chardon Savard, une école très bien, j’étais très content, mais c’est un peu plus dur. Il faut faire ses propres contacts. Aux étudiants que je rencontre maintenant, je dis toujours “Work hard, party hard”. C’est là que tu vas rencontrer du monde. Et si ton travail est sérieux, alors tes contacts vont tous se mélanger, pour le meilleur.

“La mode des années 90, où c’était cool d’être méchant, c’est over.”

Ta griffe est marquée par une esthétique de la joie. Est-ce que tu te reconnais dans cette définition ?

Complètement. Moi, je suis quelqu’un de plutôt joyeux. En tout cas, j’aime bien rigoler. Je pense que c’est important. La joie et la mode ne vont pas forcément de pair, c’est mon enfer. C’est ce que j’ai dit à Loïc Prigent, la première fois que je l’avais rencontré. J’avais adoré son livre J’adore la mode, mais c’est tout ce que je déteste. C’était vraiment ma mentalité. J’avais tellement peur de vivre dans une entreprise atroce de burn-out et de tentatives de suicide sous les larmes. J’ai eu la chance de ne vivre que de la mode gentille. Je n’ai jamais connu la mode méchante, donc je ne peux pas appliquer quelque chose que je ne connais pas. De toute façon, jamais de la vie j’aurais appliqué cette mentalité-là. On avance. La mode des années 90, où c’était cool d’être méchant, c’est over.

Est-ce que tu as l’impression qu’on parle de plus en plus de mode ?

On ne va pas se mentir, des grands groupes comme LVMH ont beaucoup participé à ce qu’il y ait une emprise du luxe de la mode mondiale. On voit les chiffres. C’est complètement dingue. On parlait à l’époque de centaines de millions, là on parle de milliards.

Et est-ce qu’elle serait plus politique que jamais ?

Peut-être, mais moi je pense qu’elle l’a toujours été. Quand on me dit que ma mode est politique, je dis que je ne fais que continuer ce qu’ont fait d’autres, comme Monsieur Mugler, Monsieur Gaultier, Montana, ou Rei Kawakubo. On est politiques, bien sûr, mais en fait c’est juste une continuité.

Tu cites Mugler, c’est une autre grande figure de la mode, il se trouve qu’il était Strasbourgeois. Tu as pu te reconnaître en lui ?

Je l’ai rencontré une fois. Sans oser lui parler. Il est décédé quelques semaines plus tard. C’était pour son exposition. Je l’admire énormément. J’admire l’homme et surtout le créateur qu’il a été — le visionnaire surtout. Il a œuvré pour la communauté trans, les drags. Ce n’est pas anecdotique. Il n’y avait pas Drag Race à l’époque. Il n’y avait pas de personnes trans ni de drags queens trans mis en avant. 

“La tendance, ça ne veut rien dire.” 

Vous avez un autre point commun, c’est la danse. Comment est-ce que ta pratique passée de la danse influence ta façon de créer aujourd’hui ? 

Dans la mode j’aime contraindre le corps, c’est ce que j’aimais dans la danse. Et en même temps, il peut y avoir aussi beaucoup de retenue. C’est une question de maîtrise. Je pense toujours beaucoup à la scénographie. Pour le prochain défilé, j’ai complètement l’idée de ce que je veux sur le côté artistique, mais je n’ai pas les collections.

On dit de tes créations qu’elles pourraient parfois exister hors des podiums. Est-ce que c’est toi qui t’inspire de ce qu’est le vestiaire aujourd’hui, ou alors c’est la rue qui est extravagante ?

Je fais ce métier pour faire rêver. Par contre, j’essaie de faire en sorte de créer des choses qui puissent se porter. Je ne porte pas des robes en crin et corsets toute la journée, bien au contraire. Pour moi c’est important d’être accessible et d’être porté. Je n’ai jamais prétendu être un créateur edgy ou tendance. La tendance, ça ne veut rien dire. Et ça peut être has been quelques mois ou semaines plus tard. 

Qu’est-ce que tu n’a pas encore réussi à faire ?

Beaucoup de choses. Je rêve de plein de trucs.

Est-ce que tu as un conseil vestimentaire très simple ?

Que rien n’est moche. Juste, attention au nombre de couleurs.

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Interview réalisée en juin 2026, dans l’atelier de Victor Weinsanto.

Vous pouvez retrouver Weinsanto sur Instagram.

Victor Weinsanto, hot couture — interview tirée de Première Pluie magazine n°19, à découvrir ici.

Interview : Arthur Guillaumot 

Graphisme (dans le magazine) : Valentine Poulet

photos de Une : Marcello Junior Dino