Mugler, c’est un nom que l’on voit sur les flacons de parfum de nos mères, gravé sur une étoile de verre qui semble avoir toujours fait partie du paysage. Familier, le Strasbourgeois disparu en 2022 nous l’est un peu moins. Danseur à l’Opéra du Rhin puis grand couturier et parfumeur, portrait d’un créateur que l’on a toujours mis du temps à suivre mais qui a inspiré toute une génération, d’Olivier Rousteing à la scène drag, en passant par Louis-Gabriel Nouchi ou Victor Weinsanto.

Le 16 juillet 2016, à Berlin, Nathalie Bondil est sous pression. Venue assister à la dernière représentation du spectacle de music-hall de Mugler, la directrice générale du Musée des Beaux-Arts de Montréal sait qu’une fois le rideau tombé, il faudra convaincre le créateur d’accepter une idée qui le dérange déjà : une grande exposition, Couturissime, pensée pour faire entrer son œuvre au musée.

“J’étais intimidée parce que je m’attendais à rencontrer un monstre sacré. Et puis, physiquement, il en imposait. Il était complètement refait, avec une sacrée carrure”, explique-t-elle. La tâche s’annonce complexe. À cette époque, Mugler a tourné la page de la mode depuis plus de 10 ans. Il se fait désormais appeler Manfred, son prénom de naissance. Son corps aussi est devenu son nouveau terrain de jeu, sculpté par la muscu et quelques opérations esthétiques pour masquer les séquelles d’un accident de moto.

“Physiquement, il en imposait. Il était complètement refait, avec une sacrée carrure.”

Laurent Mercier, dernier assistant de Mugler

Pour lui, les musées sont des cimetières. La directrice finit pourtant par le séduire en lui promettant un show immersif. Allié inattendu, le couturier Jean-Paul Gaultier, à qui le Musée avait déjà consacré une grande exposition, achève de le convaincre en coulisses.

“Finalement, ça n’a pas été si compliqué ! Quand Manfred a ouvert la bouche, sa voix était douce. Son regard aussi. Il m’a paru d’une grande délicatesse”, sourit la conservatrice. Chez Mugler, tout fonctionne par contrastes.

Toujours plus

Le créateur n’était pas un adepte de la simplicité. Sa tyrannie du détail servait surtout une vision avant-gardiste. Pour Nathalie Bondil, Mugler a anticipé nos obsessions actuelles : “Il s’est intéressé au transhumanisme et au girl power avant tout le monde. Ses vêtements étaient des armures pour femmes puissantes.”

Au sommet de sa gloire, Mugler utilise le latex, alors associé aux milieux fétichistes, pour en faire des dentelles futuristes. Pour ses corsets en métal, il frappe à la porte de carrossiers et métallurgistes. En 1997, il transforme même ses mannequins en insectes avec sa collection bestiaire. Bien avant l’époque, il imagine une réalité augmentée.

Fantasmes

Ce mélange de force et de sensibilité, Laurent Mercier l’a aussi connu. Dernier assistant du créateur, il vient lui prêter main forte en 2009 pour réaliser les costumes d’une tournée de Beyoncé. Il décrit Mugler comme “une bête de scène, sorte de drag queen bodybuildée”. Sur la planète Mugler, comme il l’appelle, “on n’habille pas un corps, on l’injecte dans le rêve.”

“On n’habille pas un corps, on l’injecte dans le rêve.”

Laurent Mercier

Il se souvient de nuits blanches passées dans une caravane à strasser un body jusqu’au petit matin. “C’était intense, mais on avait envie de tout lui donner. Il arrivait à pousser les gens au-delà de leurs limites et à les embarquer dans ses fantasmes.” 

Étoile filante

Entre-temps, le grand public ne l’a pas quitté. Lancé en 1992, le parfum Angel devient un phénomène. Son flacon bleu en étoile s’installe sur les coiffeuses tandis que Mugler s’efface peu à peu des podiums.

“Il a légué une vision de l’excès tout à fait ostentatoire.”

Laurent Mercier

Aujourd’hui, son univers continue de séduire des stars comme Kim Kardashian, pour qui il est sorti de sa retraite afin de créer la robe effet mouillé du Met Gala 2019. En France, la chanteuse Theodora, récente égérie, revendique elle aussi cette filiation. “Il a légué une vision de l’excès tout à fait ostentatoire”, souligne Laurent Mercier. Tandis que la nouvelle génération se plaît à réinventer les corps et les identités sur les réseaux sociaux, Mugler paraît plus contemporain que jamais.

En 2022, alors qu’il continue de repousser les limites de son corps, Manfred s’éteint. Nathalie Bondil se souvient du décor opératique de lys blancs dans l’enceinte de l’église Saint-Roch, lors de ses funérailles. “Au moment de la sortie du cercueil, il y a eu un grand silence, et puis les voûtes ont vibré d’un coup au son de Sexmachine de James Brown. Ce sens du tragi-comique lui ressemblait parfaitement.”

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Mugler, Alien Superstar — article tiré de Première Pluie magazine n°19, à découvrir ici.

Texte : Marine Slavitch

Direction artistique : Clara Riff et Mathilde Petit

Photographies : Diego Zébina

Graphisme (dans le magazine) : Mathilde Petit