J’ai connu ce mec à mon arrivée dans le quartier et il était déjà comme ça. Du genre à ne pas porter de chaussettes. Je peux mettre ma main à couper que je n’ai jamais vu ce type porter des chaussettes. Même en hiver. Alors qu’ici, l’hiver on a encore de la neige, et pas qu’un peu. Toujours en tongs ou en sandales. Et parfois pieds-nus, quand le bitume n’est pas trop chaud. — Ça rend mes pieds intelligents. C’est ce qu’il dit. Sûr qu’ils ne risquent plus de faire un caprice, ils doivent être morts.

On ne l’a jamais vu travailler non plus d’ailleurs. Mais il est tout le temps fourré avec nous au bar. Il règle son ardoise à la fin de la semaine et il joue un peu aux courses aussi. Il n’a jamais payé de tournée pour fêter quelque chose comme nous. Quand-même, il aurait pû inventer quelque chose à fêter. C’est ce qu’on fait tous. Dans le coin, si on doit attendre les bonnes nouvelles, on peut attendre un moment.

Il s’amène toujours au bar avec des supers jolies filles. Le genre à qui j’espère qu’il demande leur âge avant même si c’est tout ça c’est pas mes affaires comme il dit tout le temps. — C’est pas tes affaires, mêle toi de ton store. Il dit ça parce que je suis toujours en train de parler de mon magasin. Urgence Phones, vous connaissez ? Mon business roule mais vous savez ce que c’est. Maintenant les gens veulent tout et tout de suite. Alors je fais aussi relai pour livraison de colis. Ça me ramène de nouveaux clients.

— Bonjour je viens chercher un colis.

— Bonjour monsieur, à quel nom ?

— Bardit. Avec un t à la fin. Comme dans T-éléphone.
— Ah non, dans téléphone, c’est un e à la fin.
— Hein ?
— Laissez tomber. Tenez le colis. On fait aussi réparation de téléphones si jamais un jour vous avez besoin.

— Ça ne m’intéresse pas. Je fais juste venir des trucs.

— Vous faites quoi quand vous cassez votre téléphone ?

— Je le jette et j’achète le nouveau.
— Ah bah oui. Logique.
— Je vais vous mettre une mauvaise note sur internet.

Heureusement, la plupart du temps, ils ont finalement la flemme et préfèrent raconter les incidents à des collègues. Mon père avait la boutique avant moi. Il était cordonnier. Tu répares des chaussures. Mais aujourd’hui plus personne ne répare ses chaussures. Alors je suis Urgence Phones. Cardiologue pour smartphones. Sauf que presque plus personne ne répare son téléphone. Des ados aux écrans brisés poussent parfois la porte pour que je sauve le téléphone durement acquis. La première fois que j’ai vu le type dont je vous parle, celui qui ne porte jamais de chaussettes, c’était dans mon magasin.

— On peut passer des coups de fil ici ?
— Euh, je peux vous prêter mon téléphone si vous voulez.
— Nan mais ce truc c’est pas comme une cabine téléphonique ?

— Je répare juste des téléphones.
— Moi j’ai pas de téléphone.

Et il n’a pas cédé, il n’en a toujours pas. Il dit que c’est pour les ondes et tout. Que nos couilles ça va devenir des pops-corns. Lui ne veut pas d’enfants mais il dit tout le temps qu’il a de très belles couilles.

Ça doit être vrai puisque toutes les jeunes femmes de la ville sont folles de lui. C’est pas une très grosse ville. Elles doivent se passer le mot. Il doit y avoir un secret. Un truc qu’on sait pas.

Il arrive dans le bar et il dit — Salut la compagnie. Et ça suffit pour que tout le monde soit content. Alors que je répète que je ne l’ai jamais vu payer de tournée. Ça doit être un truc en rapport avec les ondes. Je crois que j’aurai bien aimé être un type comme ça. Et il a toujours de la chance. Il gagne aux courses et il s’arrête tout le temps à temps. — Oui mais moi je provoque la chance, juste ce qu’il faut, comme quand on pêche des truites pendant l’orage. Ça nous énerve encore plus, parce qu’on fait que ça nous, de provoquer.

Toujours est-il qu’une année j’ai eu des problèmes avec lui mais heureusement on en rigole bien maintenant. Il m’appelle mon pote depuis. C’était après noël, ça je m’en souviens parce que je me faisais la réflexion que les sapins trainaient dans les rues en attendant que la commune envoie des agents pour les ramasser. C’est une période que j’aime bien et j’avais eu ma fille pour noël alors j’étais bien.

Depuis quelque chose comme le mois d’octobre, il fréquentait Lili Crow, la fille du maire de la ville. On habite pas une immense ville, mais c’était la fille du maire quand-même. On lui donnait du monsieur le prince dès qu’on pouvait. — C’est le niveau ultime, la boss de fin. Il disait ça au bar. Tout le monde se marrait. Il avait une paire de sandales neuves et se vantait parce qu’elles avaient été payées avec les sous du maire comme c’était un cadeau de Lili.

Vers la moitié du mois de décembre, il a commencé à avoir des humeurs de chien. Il rentrait dans le bar, et lâchait la porte alors que normalement on doit la tenir pour pas qu’elle claque à cause du vent.

Il y a eu du vent tout le mois, il rentrait en secouant la neige dans ses doigts de pieds et en ne tenant pas la porte. Il passait vite juste vite fait pour avoir des infos comme par exemple quel jour le camion des pizzas serait sur la place d’en face.

Au début du mois de janvier, il est venu presque tous les jours à Urgence Phones. Des colis tous les jours, tous de petites tailles.

— T’as un colis pour moi ?
— Sur. Encore un. C’est la fille du maire de la capitale qui t’envoie tout ça ou quoi ?
— C’est pas tes affaires.
— Blabla. Mêle toi de ton store. Je sais.
— Ce que tu sais pas c’est que je suis ton nouveau voisin du dessus.

— Ah ouais ? Chez le vieux ?
— Ouais. Le vieux est dead. J’emménage lundi. Passe me voir. Passe le soir. C’est le soir du camion pizzas.
— Je passerai.

Le lundi c’est une journée pourrie mais j’ouvre quand-même le magasin. Je me dis tout le temps que le week-end c’est le moment idéal pour casser son téléphone. Je me dis tout le temps que les gens s’agitent et font des trucs inhabituels le week-end. C’est ce que je fais quand j’ai ma fille. Les week-ends où je suis seul, je regarde la télé. Y’a des supers émissions maintenant, je complexe pas de rester devant la télé. Le soir, je descends au bar. Le lundi, je descends au travail, je suis à deux rues. Mais ce lundi-là en milieu d’après-midi, il y a eu un grand “boum”. Le genre de “boum” des pistolets. Plutôt un “pan” en fait.

J’ai retourné la pancarte de ma devanture. Fermé. Je suis monté.

Il n’y a qu’un étage et qu’un seul appartement au-dessus de ma boutique. La porte n’était pas fermée. Notre type, en train de hurler, la main en sang. La chair qui pend à partir du début des doigts. L’intérieur de la main rongé comme à une éponge qui a bu des litres d’oranges sanguines.

À ses pieds, un flingue. J’ai trouvé que le flingue était gros. Je n’en avais jamais vu avant mais je l’ai quand-même trouvé gros. Il était sûrement plus gros que la moyenne des flingues.

— Qu’est-ce que t’as foutu mec ?
— OCCUPE TOI DE TON STORE.
— T’as essayé de te buter ?
— C’est pas tes affaires.
— Où est-ce que t’as eu un flingue toi ?
— Acheté sur le dark-web et livré chez toi en pièces détachées.

— Et tu t’es suicidé en te tirant dans la main ?
— Emmène-moi aux urgences steuplaît.
— Et si quelqu’un casse son téléphone ?
— Personne vient jamais chez toi pour ça.

Ma voiture ne dépasse pas les 70 km/h mais en ville c’est pas gênant. En dehors, si je dépasse, elle se coupe d’un coup. Comme un avion qui fait grève de planer en plein vol. Coupure de courant aérien. Chute libre. Le type a posé ses pieds nus sur le tableau de bord.

— T’as fait ça à cause de la fille du maire ?

— C’est pas tes affaires.
— …
— Oui.

Aux urgences, ils ont dit que la main était dans un sale état. J’ai eu l’impression que c’était de ma faute. Alors que c’est ce type qui ne reverrait sans doute pas la caution pour son corps quand il irait régler ses comptes au ciel. Ils ont pris le type et j’ai pris un café avant de repartir. On fait presque le même métier j’ai pensé. Urgence phone, urgence personne. Un jour ma boutique sera peut-être dans le grand service blanc et je porterai une blouse pour annoncer la mort d’une batterie à des êtes trop pâles.

Le type est revenu trois jours plus tard. Avec un bandage immense, qu’il est venu exhibé le soir même au bar, même s’il avait interdiction de boire. Il a raconté qu’il était amoureux d’une infirmière maintenant. Je passe chez lui le midi pour lui faire à manger. On mange des pâtes en général, enfin tout le temps. Sauf le vendredi où je vais acheter les sandwichs du bout de la rue.

Avant que je retourne travailler, on boit le café. Le réservoir de sa cafetière est percé mais il sait où mettre le doigt et c’est le seul à savoir faire alors il se lève en râlant pour me montrer où mettre le doigt. Le café est dégueu mais lui est sympa. Un jour il m’a dit que le flingue, il se l’était fait livrer en pièces détachées, toutes livrées chez moi. Et que j’avais oublié de lui filer un colis. Et que c’est pour ça que le flingue a explosé dans sa main. Moi les colis, j’en oublie tout le temps. À la base, je répare des téléphones.

____

Arthur Guiomo

Pour commander Les solitudes, le recueil de nouvelles aux Editions Première Pluie, cliquez ici.