En quelques années, les influenceur·euses running sont devenus des stars, les run clubs ont fédéré des communautés, une nouvelle génération d’athlètes a pris le pouvoir et les résumés d’applications sportives sont les nouvelles certifications de performance. Comment on s’y retrouve ?

En 2021, j’ai couru le marathon de Rome. J’étais très loin de la trentaine, je n’avais jamais bu de matcha et je ne suivais aucun influenceur running. Je n’avais rien compris au fonctionnement de Strava, alors je courais avec une autre application. Le seul chiffre qui m’intéressait était celui de la distance. Aujourd’hui tout a changé. Courir est plus à la mode que jamais et la pratique a maintenant ses stars et ses influenceur·euses. Selon des chiffres de l’Observatoire français du running pour l’année 2026 qui ont été publiés au début du mois d’avril, 82% des coureur·euses amateurs consomment des contenus running sur les réseaux sociaux¹. Même les gens qui ne courent pas suivent des athlètes qui documentent leurs performances et leur lifestyle sur les réseaux sociaux. Avec plus de 650 000 abonné·es sur Instagram, le plus connu d’entre eux est sans doute Clemquicourt. Sous ce pseudo qui en dit long se cache un ancien gamer convaincu. “Je pense que les gens peuvent facilement s’identifier à moi. Parfois j’ai des petits bourrelets et il y a 4 ans je ne courais pas”, confie le jeune homme originaire de Beuvry-la-Forêt, dans le Nord. C’est à l’île Maurice, où il a décroché un poste, que le jeune homme découvre le trail et se met à documenter ses courses. Très vite, ses happenings, sa bonne humeur — et ses performances solides fédèrent une “commu” comme il l’appelle. Une façon de démocratiser une pratique longtemps perçue comme inaccessible. Dans son sillage, Gaspard Degryse s’est fixé l’objectif de courir 10 km par but inscrit par le LOSC², autour du stade Pierre Mauroy, l’arène locale. En mars dernier, Clemquicourt est venu le défier de courir 160 km autour du stade en moins de 24h. Défi relevé.

“Je pense que les gens peuvent facilement s’identifier à moi.”

Clemquicourt, influenceur running star sur les réseaux sociaux

“La vie est dure, mais pas la mienne.” Avec son slogan (un peu) provocateur, Théo Detienne, le nouvel espoir du trail français, laisse presque penser que l’effort n’est pas si intense. Lui aussi est en train de devenir une star des réseaux. Toujours basé dans sa Savoie natale, celui qui espère un jour remporter l’UTMB, la plus prestigieuse des courses de trail, a rejoint cet hiver son comparse Clemquicourt chez l’équipementier états-unien Brooks. Un transfert qui a fait presque autant de bruit que celui d’une star du foot. Preuve que les choses sont en train de changer. “La démocratisation de ce sport a engendré un paradoxe en matière de sécurité”, pointait notamment la légende du trail Kílian Jornet en janvier dernier dans un long article sur son blog, qui revenait en 10 points sur les évolutions de la discipline.

Que penserait l’espagnol qui a battu tous les records de ceux d’Alan Zharikov ? “Les défis, c’est ma façon de m’exprimer.” Le 1er mars, le lycéen a parcouru 150 km avec un vélo cassé autour de la place Wilson à Dijon, où il est scolarisé. “J’ai vécu un évènement qui m’a détruit il y a 4 mois. Ces défis, c’est ma reconstruction personnelle. Ce ne sont pas des performances, mais des briques.” Depuis, le jeune homme de 18 ans a relié Dijon à Genlis (42 km) en béquilles, grimpé l’équivalent de l’Everest sur la machine d’une salle de sport et explosé (avec un bon vélo) son record de tours de la place Wilson, avec 250 km. “Le sport, c’est un privilège, pas une contrainte. Quand je fais mes défis, je me sens à ma place”, lâche-t-il à la fin de notre échange. Pour la messine Cyrielle Riggi-Thiébaut, Instagram est la plateforme idéale pour mixer ses deux passions : le maquillage et le running sous le pseudo « runwithmakeup ». “Le trail a pris de la place dans ma vie, le maquillage, c’est mon métier. J’ai voulu allier les deux et montrer que c’était compatible.” Le 18 mars dernier, la jeune femme décide de courir autant de tours de la cathédrale de Metz qu’elle le pourra. “C’est un défi accessible à tout le monde, et puis j’ai été accueillie par les commerçant·es pour mes ravitaillements. C’est une façon de briser les codes du sport et de montrer la ville différemment”, m’écrit Cyrielle sur Instagram.

“J’avais besoin de ce genre d’initiative pour courir avec une vraie régularité.”

Une habituée du Mercredi Run strasbourgeois

“Beaucoup de gens ont profité du Covid pour se (re)mettre à courir. C’est un bon signal si on bouge de plus en plus”, me confie l’athlète Christophe Lemaitre. Toujours selon l’Observatoire français du running pour l’année 2026, pour la première fois, les femmes sont majoritaires (52%) dans la pratique de la course à pied et ce sont désormais 13 millions de Français·es qui courent au moins une fois par an, quand près de 8 millions allongent la foulée une fois par semaine. Difficile de ne pas se réjouir de ce chiffre, dans une société où la sédentarité est un problème de santé publique et où 10 millions de Français·es sont en situation d’obésité³. Si la popularité croissante du réseau social sportif Strava explique en partie ces bons scores, les run clubs locaux contribuent très largement à installer une régularité dans la pratique de la course à pied. “Courir quand on est une femme, c’est stressant. On craint la tombée de la nuit, les zones isolées ou même d’être suivies”, m’avoue une habituée du BlaBlaRun Club nancéien, qui réunit plusieurs centaines de personnes au départ de la place Stanislas tous les mardis à 18h30 depuis juin 2025, sur une initiative de Valentin Bourrel, étudiant-kiné. La communauté nancéienne vient de passer les 10k abonné·es sur Insta, quand le Mercredi Run strasbourgeois, qui donne rendez-vous à ses fidèles tous les mercredis à la même heure devant la cathédrale de la capitale européenne est doté du double d’abonné·es. “J’avais besoin de ce genre d’initiative pour courir avec une vraie régularité”, me confie en message vocal une amie installée à Strasbourg.

“Si on peut partager la course avec le plus grand nombre, c’est super.”

Benjamin Polin, athlète de trail

Je viens de recevoir un kudos⁴ sur Strava pour le semi-marathon que je viens de boucler sur une moyenne de 4:38 au km. Pas mal mais encore bien loin des cadors du coin. Depuis quelques années, la région Grand Est peut se vanter d’être le terrain d’entraînement de certain·es des meilleur·es athlètes nationaux en course à pied. Toujours licencié à Sarreguemines (57), le jeune docteur Yann Schrub est recordman d’Europe sur 10 km et olympien à Paris sur 5 et 10 km. Félix Bour, marathonien olympique qui affiche un 2h06m41s aux 42,195 km et 1h00m00s sur le semi, vient d’annoncer son retour dans son club formateur, Athlé 55, dans la Meuse, au début du mois d’avril. Elle aussi marathonienne olympique, Méline Rollin, licenciée au GRAC Athlétisme de Givet (08) a posé un chrono de 2h24m12s, qui a un temps été le record de France de la distance. “La course à pied, c’est un sport qui récompense la régularité. Ça fait plus de 10 ans que je cours et je progresse encore”, m’écrit Benjamin Polin, qui a remporté le très prisé marathon d’Annecy le 19 avril, en 2h13m21s. J’en profite pour lui demander ce qu’il pense de la popularité grandissante de la course à pied. “Plus il y a de gens qui s’intéressent à la course, plus les marques investissent et plus il y a d’athlètes qui peuvent vivre de la course”, m’avoue celui qui court toujours les cheveux tenus par de larges bandeaux siglés « Je vois la vie en Vosges » pour représenter son département d’adoption. Et les influenceur·euses qui apparaissent dans ce milieu ? “Aujourd’hui, les performances sont plus relayées. Si on peut partager la course avec le plus grand nombre, c’est super. Et j’aime aussi les athlètes qui font le show”, conclut Benjamin Polin. Bref, la course à pied est devenue sexy et accessible. L’apparition de stars qui font le show et d’influenceur·euses qui fédèrent a permis une démocratisation, un rajeunissement et une féminisation de la pratique. Surtout, l’élitisme suranné de la course est en train de disparaître, au profit de la pédagogie, du partage et du fun. J’arrête là, écrire cet article et parler avec tous ces athlètes, ça m’a donné envie d’aller courir.

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1 : Un chiffre en progression de 13% sur un an.

2 : Le club de foot de Lille.

3 : Selon des chiffres de l’Office Français d’Épidémiologie de l’Obésité, datés de 2024.

4 : Sur Strava, un kudos est l’équivalent d’un like.
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Strava pas la tête — interview tirée de Première Pluie magazine n°18, à découvir ici.

Texte : Arthur Guillaumot 

Graphisme (dans le magazine) : Valentine Poulet