Un loisir de Parisiens en mocassins ? Vraiment pas. En Lorraine, terre de records, le Mölkky, c’est du sérieux. Cette année, c’est Pagny-sur-Moselle (54) qui accueille les Interclubs, le seul rendez-vous où tous les clubs français s’affrontent dans une ambiance de fête de village.

“Le mec est en train de faire sa piqûre anti-tétanos là !” Sur les bords des terrains de l’Espace Bernard Bourgeois, à Pagny-sur-Moselle, les plaisanteries vont bon train. Soyez averti·es, les vrais passionné·es de Mölkky ne pratiquent pas avec le détachement des joueurs du dimanche. Ici, les participant·es se font appeler Nounours, Quille Bill ou encore Zizou et tous·tes jouent pour la gagne, si bien que l’on pourrait s’attendre à ce que certain·es sortent les crocs. 

Vous venez d’arriver aux Interclubs, le tournoi où les associations de quilles finlandaises venues de toute la France s’affrontent par équipe. “C’est là où j’ai vraiment la sensation qu’on joue pour le club, qu’on représente ses couleurs”, sourit Cyril Fortin, président de l’AS Pagny Mölkky et hôte de l’événement.

La terre promise du bâton

Si le Mölkky a débarqué en France par la Bretagne (ce sont des Rennais qui, après un voyage en Finlande au début des années 2000, ont commencé à fabriquer leurs propres quilles car on ne les trouvait pas dans le commerce), c’est bien dans l’Est qu’il a trouvé son terreau le plus fertile. “Aujourd’hui, on en est à 13 clubs en Lorraine, dont 12 fédérés”, note Cyril. Sur un si petit territoire, c’est un record national.

“Moi, j’ai commencé parce que j’avais un crush sur une nana. Je venais aux entraînements juste pour elle pendant 3 ans.”

Cette densité vient du travail de pionniers comme David Varzi. En 2010, son copain Yann découvre le jeu par hasard lors d’un salon. Les deux complices se mettent alors à lancer les quilles dans leur jardin avant de fonder officiellement le Metz Mölkky Club (MMC) en 2012. Depuis, Yann a déménagé, mais David continue de porter le projet à travers l’Open de la Mirabelle, le plus gros tournoi de l’Est. Organisé chaque été, l’événement transforme la place de la République à Metz (57) en un immense boulodrome qui attire jusqu’à 192 doublettes venues de tout l’Hexagone. Pour David, qui n’a jamais le temps de jouer tant l’organisation est lourde, l’essentiel est de préserver l’esprit de cette “grosse famille un peu bizarre”

Mes amis, mes amours, mes emmerdes

Sur les terrains, la convivialité a ses limites. La réputation des joueurs lorrains ? “Ils ont autant de clubs que de disputes !”, s’amuse un joueur. Un autre confirme : “Dans la région, on a un caractère un peu rustre. On s’embrasse, mais on n’en pense pas moins. Il y a un côté très clans, comme dans les meutes de loups.” Conséquence : un mercato permanent. On change de club parce qu’on a déménagé, parce que les horaires d’entraînement ne collent plus ou parce qu’on ne peut plus encadrer son voisin de terrain.

Mais le Mölkky sait aussi rapprocher. “Moi, j’ai commencé parce que j’avais un crush sur une nana. Je venais aux entraînements juste pour elle pendant 3 ans”, confie Florentin, 27 ans. Sa technique a fonctionné. 10 ans plus tard, lui et Manon filent le parfait amour, et le jeune homme cultive sa légende de vice-champion du monde et quadruple champion d’Europe : “Mes coupes ? Je les adore. Je passe le chiffon dessus toutes les semaines sur l’étagère.”

“Je vois pas l’intérêt de se doper au Mölkky, hein…”

Le Mölkky a aujourd’hui la quille entre deux chaises. Faut-il devenir un vrai sport ou rester une activité festive ? Pour David, il ne faut surtout pas que l’argent s’en mêle. Le malaise est tel que lors d’un tournoi en Pologne, des champions français ayant remporté 500 euros ont préféré laisser leur chèque à des écoles locales. “Dès qu’il y a de la thune, ça devient agressif. On ne veut pas finir comme certains tournois de pétanque où l’on se menace pour 30 euros.”

La pétanque ? Rivale, oui, mais aussi grande sœur. À Pagny, si les 2 disciplines cohabitent en bonne intelligence, cela n’a pas toujours été simple. David se souvient d’altercations avec des présidents de clubs de pétanque hurlant : “Vous allez m’abîmer les terrains avec vos bouts de bois !” Aujourd’hui, le Mölkky recrute même chez les anciens boulistes.

Melting pot social

Sur les terrains des Interclubs, on rencontre un chef de labo, un carrossier, une productrice, une agent de vigneron, des retraité·es, des étudiant·es. Il y a 3 semaines, Florentin atteignait les quarts de finale d’un autre tournoi avec Pierrot, de 60 ans son aîné. Parfois, le brassage flirte avec l’incroyable. “J’ai déjà vu un aveugle jouer. Son partenaire venait se mettre derrière la quille, il tapait dans les mains et lui, il se dirigeait au son”, s’amuse David.

Cette chaleur explique aussi pourquoi la discipline hésite à devenir un « vrai » sport reconnu par le ministère pour toucher des subventions. Des joueurs se montrent ironiques face aux contraintes d’une structuration, comme les contrôles médicaux ou antidopage : “Je vois pas l’intérêt de se doper au Mölkky, hein…”

À Pagny, alors que le ballet des lanceurs s’achève, le verdict tombe. Le Stade Olympique Mölkky de Vendôme (41) décroche l’or, devant le Club Eud’ de Saint-Amand-les-Eaux (59) et les Bordelais de Mölkky en Médoc (33). Mais au moment de ranger les quilles (et de vider les fûts), les trophées semblent secondaires. “Maintenant, on va faire la fête. Au Mölkky, on rencontre des gens qu’on n’aurait jamais rencontrés autrement et on se fait des amis pour la vie”, résume Gautier, un habitué. Elle est peut-être là, la plus belle récompense.

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Les règles du Mölkky

Les joueur·euses lancent un bâton de bois pour renverser des quilles numérotées de 1 à 12.

— Objectif : atteindre 50 points.

— Si une seule quille tombe, marquez la valeur inscrite dessus. Si plusieurs quilles tombent, marquez le nombre de quilles renversées.

— Si vous dépassez 50 points, le score redescend à 25. Trois lancers ratés consécutifs entraînent l’élimination.

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Quilles vivra verra — article tiré de Première Pluie magazine n°18, à découvir ici.

Texte : Marine Slavitch

Graphisme : Valentine Poulet

Photographies : Diego Zébina