Christophe Lemaitre est une légende de l’athlétisme français. Premier athlète blanc sous les 10s sur 100 m, multi-médaillé lors des grands rendez-vous, celui qui était surnommé le TGV de Culoz a notamment décroché une médaille de bronze aux Jeux Olympiques sur 200 m à Rio en 2016. Désormais coach sportif installé à Metz, on a parlé pointe de vitesse et cours de fitness.

Christophe, pourquoi tu as choisi Metz pour t’installer ?

Pendant ma carrière d’athlète, j’alternais les entraînements entre Aix-les-Bains et Metz. Je me suis installé à Metz petit à petit. Ma fille est née dans cette ville. J’ai fait ma reconversion dans la région, au CREPS de Nancy, où j’ai fait mon BPJEPS pour devenir coach sportif. Mon activité est dans la région, et comme je l’ai dit, j’ai des raisons familiales de rester.

Tu dis que tu as dû faire face à de l’incompréhension, de ne pas te reconvertir directement dans l’athlétisme. Pourquoi avoir choisi le coaching ?

J’ai fait 19 ans d’athlétisme, 15 ans de haut niveau. Je voulais découvrir un autre domaine, tout en restant dans le milieu sportif, mais pas directement dans l’athlétisme. Je me suis dirigé vers le coaching, dans le milieu du fitness, parce que c’est quelque chose qui m’a plu au cours de ma formation. Je prends du plaisir à faire des cours collectifs dans les salles ou à donner des cours individuels pour des personnes qui ont des objectifs. Certains ont été surpris par mon choix de devenir coach, d’autres l’ont vu comme une relégation. Comme si un sportif de haut niveau, médaillé olympique, ne pouvait pas devenir “simplement coach de fitness”. Mais il n’y a pas que l’athlétisme dans la vie.

Tu gardes quand même un œil sur le milieu de l’athlétisme ?

Je suis de loin, grâce aux réseaux sociaux. Je ne regarde plus trop ce qui se fait en compétition, ni les chronos. Pour le moment, je me concentre sur autre chose. Je ne dis pas que je ne reviendrai pas un jour dans l’athlétisme. C’est un milieu que je connais et qui m’a procuré énormément de choses.

“Certains ont été surpris par mon choix de devenir coach, d’autres l’ont vu comme une relégation.”

On parle de plus en plus de santé mentale, dans le sport, dans l’athlétisme aussi. Tu l’as senti, au cours de ta carrière, cette évolution ?

Oui, totalement. Quand j’ai commencé, j’avais des préjugés sur la santé mentale, sur la psychologie. Et puis j’y ai eu recours durant ma carrière. J’ai travaillé avec une psychologue du sport pour retrouver des performances et rester dans le haut niveau. Donc moi-même, j’ai évolué sur la question. Je pense qu’il faut qu’on en parle toujours plus. La santé mentale fait partie de la performance et de la santé tout court, il ne faut pas la négliger.

Tu aurais pu faire un autre sport ?

J’ai fait des cross à l’UNSS au collège. J’étais dans les derniers. Le demi-fond, pour moi, c’était un calvaire total. Quand j’ai découvert le sprint, les résultats sont venus très rapidement. J’ai gagné mes premières courses et les chronos sont descendus très vite. Ça a aussi été beaucoup de travail avec mes coachs. J’ai toujours aimé faire la course, de la cour de récré aux autres sports que j’ai pratiqué, comme le foot ou le rugby, où je faisais aussi parler ma pointe de vitesse. C’est pour ça que j’ai adoré le sprint, la sensation de vitesse, de compétition.

“Quand un stade de 60 000 personnes se tait, tu entends le silence.”

Qu’est-ce qu’on ressent dans un sprint ?

Beaucoup de choses. Il y a du stress. Le stress de la compétition, le stress de l’enjeu, surtout quand tu vises une médaille. Pour moi, il y avait aussi de l’envie, de l’excitation. J’avais hâte qu’on donne le départ et qu’on puisse se lancer. Et puis il y a toujours une grosse tension dans les grandes finales olympiques et mondiales. Sur la ligne de départ, tu ressens le silence du public, vraiment. Quand un stade de 60 000 personnes se tait, tu entends le silence. Ça a été des grands moments. Tout le monde n’a pas la chance de vivre des moments comme ça. Je m’entraînais pour retrouver ces sensations-là. Ces grands moments, où pendant quelques instants, tout le monde s’arrête et te regarde sur la ligne de départ. C’est des moments précieux dans la vie d’un athlète.

Tu as eu une carrière relativement longue pour un sprinteur. Comment tu as fait pour maintenir ce niveau de performances à l’échelle internationale ?

À chaque saison, on fait le bilan. Qu’est-ce qu’on garde, qu’est-ce qu’on modifie, qu’est-ce qu’on ajoute ? La confiance dans le duo entraîneur-athlète est primordiale. Il faut aussi se connaître soi-même, s’adapter aux imprévus. C’est une mise à jour constante. 9 fois sur 10, la saison ne se passe pas comme prévu. Il ne faut pas s’entraîner pour s’entraîner, il faut ressentir des choses. C’est important pour bien gérer son corps. C’est ce qui permet de durer.

“Le sprint, c’est beaucoup de travail et un alignement de planètes.”

C’est un regret de ne pas avoir pu participer aux Jeux de Paris ?

Je partais de loin pour faire les minimas, qui étaient à 10.00s. Mes chronos des années précédentes en étaient assez éloignés. J’ai quand même voulu tenter l’aventure parce que je ne voulais surtout pas avoir de regrets de ne pas avoir essayé de vivre une dernière fois les Jeux Olympiques, en particulier à la maison.

On est toute une génération à avoir grandi en suivant tes courses. Est-ce que tu as pu ressentir une forme de pression ?

Oui, j’ai senti l’attente. Il y a eu un abattage médiatique sur le fait que je sois le premier athlète blanc sous les 10 s sur 100 m. Ça a amené une grosse notoriété, mais ce n’était pas quelque chose d’important pour moi. Ce qui comptait, c’était de passer cette barrière. À l’époque, il y avait des Bolt, des Powell, des Gay qui couraient 100 m en 9,7s. C’était encore un autre monde.

©JOËL PHILIPPON

Comment se passe le travail quand on doit lutter contre des centièmes de secondes ?

C’est un sport frustrant. Depuis 2011, je n’ai plus battu mes records sur 100 et 200 m. Je me suis entraîné pour retrouver ces chronos-là, qui me semblaient indispensables pour être médaillé dans les grandes compétitions. Pourtant, aux Jeux de Rio en 2016, je n’ai pas eu besoin de descendre en dessous des 20 s pour être médaillé.

Ça aussi, c’est un des paradoxes de ce sport.

C’est les championnats. Ce ne sont pas forcément les plus rapides de la saison qui sont sur la boîte. J’en ai vu tellement faire des chronos stratosphériques et ne pas accéder aux finales des grands rendez-vous. C’est ce qui fait la beauté et la cruauté de ce sport. Le sprint, c’est beaucoup de travail et un alignement de planètes.

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Interview réalisée le 22 avril 2026, à la Halle d’Athlétisme L’Anneau, à Metz.

Vous pouvez retrouver Christophe Lemaitre sur Instagram.

Cours Lemaitre — interview tirée de Première Pluie magazine n°18, à découvir ici.

Interview : Arthur Guillaumot 

Graphisme (dans le magazine) : Valentine Poulet

photo de Une : Diego Zébina