Excellence du cuir : tel est le mot d’ordre pour définir l’École Boudard, à Montbéliard (25). Dans ce territoire post-industriel où Peugeot a longtemps fourni un emploi au père ou au fils de quelqu’un, on essaye de transmettre l’héritage du savoir-faire et de l’expertise manuelle vers le cuir haut de gamme.

“J’ai été licenciée pour de la vitamine D”, Séverine, 55 ans, est émue quand elle aborde la fin de son emploi de maroquinière chez Hermès. Pendant 15 ans, la Montbéliardaise a piqué du cuir, serti, cousu des poignées et monté des sacs Kelly, Birkin ou Evelyne qui font la renommée de la maison de luxe. Pour coudre le cuir, il faut de la force dans les doigts, “de la dextérité”, comme elle le précise, tout en gardant le dos bien droit. 15 ans d’atelier passés recroquevillée sur l’établi n’aident pas. En peu d’années, son corps s’est abîmé. Séverine ère un peu, le diagnostic est compliqué à poser. In fine, on lui explique que ce n’était qu’une carence de vitamine D à l’origine de ses douleurs. La quinqua a les larmes aux yeux quand elle en reparle.

“J’ai été licenciée pour de la vitamine D.”

Séverine, ancienne maroquinière chez Hermès

À peine quelques jours après avoir quitté Hermès, Séverine est embauchée comme formatrice à l’École Boudard de Montbéliard. Autour d’elle, des établis individuels concentrés en îlots, “les mêmes que chez Hermès”, mettent en situation les élèves, ou “apprenants” comme aime les appeler Séverine. On apprend ici à fabriquer des poignées de sac Kelly : “Si on sait faire une poignée Kelly, on sait tout faire”, explique la professionnelle. Sur l’un des postes, Caroline, une autre professeure forme un groupe de travailleur·euses. Elle fabrique aujourd’hui un « compagnon » bleu, une sorte de portefeuille. Elle montre les piqûres qu’elle vient de faire : des lignes parfaitement droites de tissu enfoncées dans le cuir encore dur.  Elle aussi est passée par la case Hermès, avant de devenir enseignante, il y a 7 ans.

Cet établissement public reconnu est relié au CFA du Doubs. Chaque année, une pincée d’élèves peuvent apprendre les métiers du cuir “à l’excellence”, explique son directeur Fabrice Piguet. Les apprenant·es ont entre 16 et 29 ans et les promotions sont composées quasi uniquement de filles, “99%”, plaisante Séverine. L’école est un vivier de main d’œuvre pour les trois ateliers Hermès qui bordent la ville et le nord de la région. Ils embauchent 780 personnes de ce bassin d’ouvrier·es et d’artisanat français, pour 3 300 ouvrier·es Hermès sur toute la France.

L’héritage Peugeot à Montbéliard 2000 

Comme beaucoup de personnes ici, Séverine est la fille d’un ouvrier de Peugeot. Le grand site, situé à Sochaux (4 000 habitant·es), ville collée à Montbéliard (23 000 habitant·es), a été le cœur de la région pendant près d’un siècle. Dans les années 1970 à 1980, près de 40 000 personnes y travaillaient. Dans la presse, on surnommait même l’endroit, « le pays de l’automobile ». Après plusieurs chocs pétroliers, le fabricant automobile est en grand déclin et n’embauche aujourd’hui plus que 6 000 personnes.

Toute cette histoire et la fierté qui en découle s’est héritée. Selon le directeur Fabrice Piguet, il y a “un goût pour le travail très bien fait”, en Franche-Comté en général. Chauvinisme ou légende urbaine ? Hermès a en tout cas trouvé dans la région une main d’œuvre déjà familiarisée avec les métiers industriels de précision. L’un des ateliers est d’ailleurs installé sur un ancien site Peugeot.

Le fondateur de l’École Boudard, Robert de son prénom, est un ancien de Peugeot. À l’époque où il exerce, il travaille les cuirs des sièges et des volants de voiture. Jusqu’en 1986, il forme plusieurs élèves aux métiers du cuir. Quand les prix du baril baissent et font licencier des milliers d’ouvrier·es, Boudard crée son école. Travailleur reconnu, il participe à de nombreuses expositions et colloques, il noue des contacts avec des représentants de la société Hermès. Sous leur impulsion, l’École Boudard de sellerie-maroquinerie d’art voit le jour en 1987.

“99% de filles.” 

Séverine, désormais formatrice à l’École Boudard 

Les années suivantes, le sellier a reçu la légion d’honneur, ici, au CFA de Montbéliard, raconte avec admiration Fabrice Piguet, le directeur de l’École. Il sort de l’arrière-salle une multitude d’objets en cuir fabriqués par des élèves, mais surtout une grande malle. Toute de cuir, elle a été réalisée par Boudard himself. On sent la fierté de Fabrice quand il nous la présente : toutes les coutures de cuir sont parfaitement droites, les poignées arrondies aux bons angles : “c’est grâce à elle qu’il a gagné ses titres de meilleur ouvrier de France”, s’enthousiasme Fabrice.

La crise du luxe 

Ce mardi d’été, le joli petit centre-ville de Montbéliard est désert. On y entend malgré tout des bribes d’accent franc-comtois, impossible à ignorer — même quand on vient de Lorraine. On attend 14h et l’ouverture de la maroquinerie « Noël », après la pause du midi. Sa boutique occupe presque toute la rue. Il doit bien y avoir un sac Hermès quelque part ? Hélas non. Ces sacs se vendent neufs à partir de 4 000 euros. Et pour pouvoir en acheter un, il faut être connu des vendeurs Hermès. La maison sait garder son exclusivité. À la revente, les prix avoisinent souvent ceux de très belles voitures. Les jeunes recrues d’Hermès devront attendre avant de se procurer un des sacs qu’elles ont créés. 

“Quand vous savez conduire une Ferrari, vous pouvez conduire n’importe quelle voiture.”

Fabrice Piguet, directeur de l’École Boudard 

Si tout a l’air de rouler, l’industrie du luxe n’est pourtant pas à l’abri des soubresauts économiques. Fabrice Piguet s’en souvient : lors de la crise des subprimes, en 2008, Hermès avait brusquement cessé de recruter. Jusqu’alors, ou presque, chaque stagiaire de l’école signait aussi pour une place dans les ateliers. Le directeur avait alors dû démarcher d’autres entreprises de maroquinerie pour offrir un débouché à ses élèves, alors même que la formation de l’école insiste sur l’excellence de la fabrication des sacs Hermès. “Ils ne comprenaient pas pourquoi je les contactais”, explique-t-il. Avec un petit sourire en coin qui lui est rare, il finit par lâcher : “Quand vous savez conduire une Ferrari, vous pouvez conduire n’importe quelle voiture.”